Pendant longtemps, le loup était une affaire alpine. Grisons, Valais, Tessin : les massifs de haute montagne concentraient l’essentiel des meutes helvétiques. Puis, progressivement, le prédateur a commencé à descendre vers l’ouest, à longer les crêtes, à explorer de nouveaux territoires. Aujourd’hui, le Jura suisse est devenu l’un des fronts les plus actifs de l’expansion du loup Suisse.
La meute du Marchairuz, mère de l’arc jurassien
Tout commence avec la meute du Marchairuz, première meute confirmée dans le Jura vaudois, au début des années 2010. Installée sur les hauteurs qui dominent le lac Léman, cette meute est rapidement devenue la « mère » de l’arc jurassien : selon les analyses ADN réalisées par le Laboratoire de Biologie de la Conservation de l’Université de Lausanne, quatre des cinq autres meutes aujourd’hui présentes dans le Jura franco-suisse seraient issues de jeunes loups dispersés depuis le Marchairuz une fois arrivés à l’âge adulte.
La Brévine, juillet 2025 : une sixième meute dans la Sibérie suisse
En juillet 2025, une nouvelle étape a été franchie. Les gardes-faune du canton de Neuchâtel ont photographié une louve allaitante dans la région de La Brévine — la commune suisse la plus froide — surnommée la Sibérie de la Suisse. En renforçant leur réseau de pièges photographiques, ils ont rapidement identifié six louveteaux. C’était la sixième meute de l’arc jurassien franco-suisse, après celles du Marchairuz, du Risoud, du Mont Tendre, de Jougne-Suchet et de Haute-Valserine.
Un territoire jurassien aux défis bien différents des Alpes
Cette expansion du loup Suisse dans le Jura présente des particularités qui la distinguent du contexte alpin. Le Jura est un milieu de moyenne montagne, plus densément peuplé, avec une agriculture mixte mêlant élevage bovin, élevage ovin et exploitation forestière. Les loups y côtoient de manière plus quotidienne les activités humaines. Les premières attaques sur des bovins et des équidés — des proies inhabituelles pour le loup — ont été documentées dès 2024 dans le Jura vaudois et neuchâtelois.
Meutes transfrontalières : le casse-tête franco-suisse
La gestion de ces meutes transfrontalières pose des défis institutionnels particuliers. Plusieurs meutes du Jura vivent à cheval entre la Suisse et la France, se déplaçant régulièrement d’un côté à l’autre de la frontière. La meute Jougne-Suchet, par exemple, évolue entre Vaud et le département du Doubs. Or les cadres légaux des deux pays divergent significativement, et aucun mécanisme de gestion coordonnée n’existe encore formellement.
Le projet « Wolves and Cattle » de la fondation KORA a précisément choisi le Jura vaudois comme terrain d’étude. En octobre 2024 puis en 2025, deux loups ont été équipés de colliers GPS dans la région. Leurs données de déplacement permettent de mieux comprendre comment le loup Suisse utilise ce territoire morcelé, quelles zones il évite, et dans quelles circonstances il s’approche des troupeaux.
Éleveurs jurassiens face au loup : s’adapter ou subir
Pour les éleveurs jurassiens, l’arrivée du loup est vécue comme une nouvelle contrainte dans un contexte agricole déjà difficile. Adapter des pratiques traditionnelles d’estivage sans surveillance nocturne — courantes dans le Jura en raison de la topographie plus accessible — demande des investissements importants et un changement de culture. Le canton de Neuchâtel a mis en place dès 2022 un plan de mesures intégrant protection des troupeaux, suivi scientifique, sensibilisation et communication.
Le Jura suisse est désormais un territoire de loup Suisse. Cette réalité, encore difficile à accepter pour certains, est pourtant inscrite dans la logique d’une expansion qui ne s’arrêtera pas aux crêtes des Alpes. C’est dans ces nouvelles régions que se joue, aujourd’hui, la prochaine phase de la cohabitation entre le loup et la société helvétique.
Bibliographie
[1] RTS Info. (2025, 12 août). Nouvelle meute de loups à Neuchâtel : 6e dans l’Arc jurassien franco-suisse. Disponible sur : www.rts.ch
[2] Fondation KORA. (2025, 6 août). Canton de Neuchâtel : une meute de loups s’est constituée dans les Montagnes neuchâteloises. Disponible sur : www.kora.ch
[3] Blick. (2025, 6 août). Six louveteaux nés à La Brévine : une sixième meute de loups découverte dans l’Arc jurassien. Disponible sur : www.blick.ch
[4] 24 Heures. (2025, 24 février). La meute de loups du Suchet étend son territoire sur Neuchâtel. Disponible sur : www.24heures.ch
[5] Canton de Vaud. (2026). Population de loups et suivi dans le Jura vaudois. Disponible sur : www.vd.ch
[6] Journal de Sainte-Croix. (2024, 24 décembre). Une meute, deux pays, mais pas de gestion commune. Disponible sur : journaldesaintecroix.ch
[7] ICI.fr. (2024, 11 novembre). Une louve capturée puis équipée d’un collier GPS dans le Jura vaudois. Disponible sur : www.ici.fr

